Les organisateurs du Grand Prix Littéraire du Golf, Patrick Bédier en tête, ont remis leurs prix aux 3 lauréats de la saison, dont vous trouverez les nouvelles ci-dessous. Les membres du jury du Grand Prix Littéraire du Golf 2026 se sont réunis le lundi 22 juin en visioconférence afin de déterminer quels seraient les lauréats de la sixième saison. 132 textes ont été présentés par 102 auteurs. Une moisson riche de qualité littéraire où il a fallu faire des choix qui paraissaient les plus appropriés.
Chaque membre du jury a noté les nouvelles. En fonction des points obtenus, le jury a ensuite déterminé – après un échange des plus constructifs – quelles nouvelles étaient à même d’être primées. A noter que la saison précédente, l’utilisation de l’Intelligencz Artificielle avait été détectée dans la rédaction de certaines nouvelles, ce qui semblait tout à fait inapproprié dans le cadre d’un concours littéraire !
Le palmarès 2026 :
- Le Premier Prix a été décerné à Laurent Giraud, de La Reunion pour sa nouvelle « L’Hybride »
- Le Deuxième Prix est Bruno Deslot, de La Varenne pour sa nouvelle « Le trou treize »
- Le Troisième Prix est Auns Daouraz, de Nogent-sur-Oise pour sa nouvelle « Frapper un peu de ciel »
Plus d’infos : grandprixlitterairedugolf.com
PREMIER PRIX / LAURENT GIRAUD, de la Réunion/ L’HYBRIDE
J’adore jouer tôt, très tôt. Dès les premières lueurs, à l’heure où les jardiniers sont encore au café, je me présente au premier tee de départ et j’envoie ma balle sur le parcours de la veille. L’herbe a poussé, les greens sont lents parce que la rosée ralentit la balle déjà freinée par l’herbe trop haute. Là, tout n’est que nostalgie et douceur, on joue dans le passé comme on profite d’un souvenir. Les bunkers mal peignés, les roughs ébouriffés, les départs un peu hirsutes et les fairways permanentés, on a l’impression de marcher sur la coiffure d’un géant qui se réveille. Bientôt, tout retrouvera sa forme édulcorée. Le parcours sera rasé de près, nettoyé de tous les souvenirs, parfumé des massifs de fleurs domestiquées, et il présentera à nouveau son visage parfait. J’aime ce qui est imparfait, ce que la vie a abîmé. Chaque trace, chaque défaut dans l’apparence donne au golfeur attentif l’impression qu’il n’est pas le seul à faillir et que, derrière les apparences, chacun souffre et encaisse les coups.
C’est d’ailleurs très facile avec ce sport de comprendre ce qu’est l’imperfection ! Quiconque a un jour saisi un club et tapé une balle sait combien l’outil est imprécis, et combien la balle est capricieuse. Bien sûr, il y a la quasi perfection des athlètes télévisés, que l’on voit frapper avec aisance des coups inconcevables pour le commun des mortels, mais cela ne nous concerne pas, nous, pauvres amateurs sans distance ni précision. Non, notre vraie valeur n’est pas l’exploit chimérique, mais au contraire la variété et la fréquence de nos erreurs.
Je n’ai pas toujours eu cette vision apaisée du golf et, à vrai dire, que le diable emporte mon audace, je l’ai longtemps considéré très sportivement.
Mon père était un joueur quelconque qui, comme la plupart des golfeurs de son acabit, avait dans son sac un coup sur lequel il s’appuyait, allez savoir pourquoi. Lorsqu’il était en difficulté sur le parcours, c’est-à-dire à peu près tout le temps, il empoignait son hybride et sortait presque miraculeusement des embûches. À côté de cela, son driving était catastrophique, et son putting très médiocre. Il a commencé à m’emmener avec lui dès que j’ai eu l’âge de marcher, il voulait faire de moi la prochaine pépite, il voulait voyager avec moi sur tous les plus beaux golfs du monde, ceux qu’il voyait à la télé et qui le faisaient rêver.
Cette histoire, chacun la connaît : une école de golf, de rapides progrès, les premières victoires, l’ego qui se gonfle comme un nuage orageux, et puis l’échec, parce que le ciel avait décidé que le génie frapperait ailleurs. Décevoir mon père restera pour moi la pire des souffrances, celle fondatrice qui a fait de moi l’être imparfait que je suis devenu, la faille originelle. Alors j’ai changé de voie, j’ai abandonné pendant plusieurs années un sport que je haïssais presque, j’ai rencontré une femme, fait un enfant, et ai construit ma vie loin des fairways, loin de mon père.
À sa mort, j’ai pleuré. Et mon fils m’a vu pleurer. Je ne sais pas encore, peut-être que cet épisode sera sa faille à lui… J’ai hérité d’une maison près du golf de Bourbon, et d’un fatras indescriptible. Il fallait voir ce qu’il conservait ! Des revues par milliers, des cartes de scores encadrées, des clubs encore neufs, d’autres cabossés, brisés, fendus, rongés par la rouille, couverts de poussière, de toiles d’araignées… Et puis, posé sur un établi, dans le garage, soigné comme une relique, l’objet qui avait fait son bonheur, ses espoirs, son hybride. J’ai tout vendu, je lui en voulais encore, mais j’ai conservé ce club.
La colère est un sentiment qui renaît parfois subitement. Elle vous prend et vous désosse comme un gigot, elle vous ôte toute l’architecture de l’être raisonnable et sensé que vous croyez être, et vous transforme en un instant en une pure boule de nerfs. Elle m’a saisi un matin de vacances, quand tout semblait paisible. Mon fils de sept ans était dans le jardin, il devait être midi. Je suis sorti parce que je l’entendais taper sur des branches et que cela m’intriguait. Et puis j’ai vu, entre ses mains, le club de mon père. J’ai d’abord souri puis, sans raison apparente, j’ai couru et l’ai saisi sans ménagement, j’ai hurlé et ma femme est sortie elle-aussi. Mon fils ne comprenait pas, et je crois que moi non plus je ne comprenais rien.
Le soir, je suis allé dans sa chambre et je lui ai parlé, mais je ne pense pas que cela l’intéressait vraiment, il jouait aux LEGO pendant que je lui expliquais que ce bâton était très important pour papa. Ou alors il écoutait, et cette colère qu’il enfouissait peut-être dans la construction du château qu’il s’échinait à bâtir ressortira elle-aussi un jour…
J’ai repris le golf sans vraiment le vouloir, à l’occasion d’un séminaire que notre manager avait organisé pour plaire à son supérieur. Une initiation était prévue. Chacun allait pouvoir pratiquer une activité ludique dans un cadre naturel et enchanteur. Je ne saurais vraiment décrire ce que j’ai ressenti lorsque je me suis retrouvé devant une balle, un fer sept à la main. J’étais ému, presque tremblant, mes jambes me portaient à peine. L’enseignant expliquait comment tenir le grip, comment se placer devant la balle, quelle posture il fallait adopter… Je ne l’écoutais pas. Les larmes me montaient aux yeux, inexplicables. Une boule gonflait mon gosier, l’air manquait, j’étouffais littéralement. Et puis, j’ai propulsé dans les airs la balle magique. C’était comme une libération, comme si je jetais loin de moi tout ce qui me torturait sans que je le sache. Soudain, tout le monde s’est tu. L’enseignant s’est tourné vers moi parce qu’il avait reconnu le bruit d’une balle bien frappée, et m’a fait un clin d’œil avant de reprendre la longue liste de ses indications.
J’adore jouer tôt, très tôt. J’emmène toujours l’hybride de mon père, mais je ne le sors jamais.
DEUXIÈME PRIX / BRUNO DESLOT, de La Varenne (91) / LE TROU TREIZE
On disait que le treizième trou du vieux golf de Brégançon n’existait pas. Ou plutôt : qu’il n’existait plus.
Les anciens parlaient d’un effondrement, d’un éboulement dans la falaise, d’une tempête qui aurait emporté le green. D’autres murmuraient qu’il n’y avait jamais eu de treizième trou, que le plan du parcours n’en montrait que dix-huit par commodité, et qu’en réalité, la numérotation sautait d’un douze à un quatorze comme on saute une superstition.
Mais moi, je l’ai vu. C’était en octobre, un matin où la brume s’accrochait encore aux pins parasols. J’étais venu tôt, seul, pour frapper quelques balles. Les fairways étaient vides, les herbes perlées d’humidité. Le silence avait quelque chose de religieux.
J’avais toujours aimé ce moment du jour où le golf ressemblait à un sanctuaire : des chemins sinueux, des clairières ouvertes, le souffle de la mer au loin. Je jouais sans but, passant d’un trou à l’autre, jusqu’à ce que je perde ma balle dans un fourré, après le douzième.
En la cherchant, j’ai trouvé un sentier que je n’avais jamais remarqué. Étroit, couvert d’aiguilles de pin. Il descendait en pente douce vers un vallon noyé de brouillard. La curiosité a gagné sur la prudence. Je m’y suis engagé. Le bruit s’est tu peu à peu, comme si le monde retenait son souffle. J’entendais seulement le froissement de mes pas. Puis, sans transition, le brouillard s’est levé. Devant moi s’étendait un trou de golf parfait.
Un green d’un vert irréel, découpé au cordeau. Une pièce d’herbe si dense qu’elle semblait respirer. Le panneau planté à côté portait le numéro 13.
Je suis resté là un long moment, fasciné. Le drapeau claquait doucement au vent, rouge vif sur fond d’argent. On aurait dit une invitation.
J’ai sorti un fer sept. Pas pour jouer, non : par réflexe, par respect. Puis j’ai remarqué quelque chose d’étrange : il n’y avait pas de départ visible. Pas de repère de tee, pas de marque au sol. Juste ce green, solitaire, comme une fin sans début.
Alors j’ai cherché une balle. Et, à ma grande surprise, j’en ai vu une, déjà posée au bord du green. Blanche, immaculée. Gravée d’un petit chiffre : 13. Je ne sais pas pourquoi je l’ai frappée. Peut-être parce qu’on ne résiste pas à un geste familier. Le coup est parti, pur, net. La balle a roulé lentement, très lentement, puis s’est immobilisée sur le bord du trou.
Une seconde encore, et elle a disparu. Au même instant, j’ai entendu un son — pas un bruit, mais une note, ténue, cristalline. Comme si quelqu’un avait pincé la corde d’un instrument invisible.
Puis tout s’est effondré. Je me suis réveillé sur le douzième fairway, les mains trempées de rosée. Ma montre affichait la même heure qu’avant ma disparition.
J’ai cru à un malaise, à un rêve. Mais ma balle n’était plus là. Les jours suivants, j’ai voulu retrouver le sentier. Impossible. La végétation avait tout refermé. Les jardiniers m’ont dit qu’il n’y avait rien, que le vallon était impraticable depuis des années. Je n’ai rien répondu.
Depuis, je retourne souvent sur le parcours. Je joue seul, toujours le matin. Parfois, quand la lumière est juste, j’aperçois au loin un éclat rouge entre les arbres. Un drapeau qui ondule, très bas, au ras du sol.
Alors je m’arrête. Je respire. Et j’écoute.
Dans le silence, il me semble entendre une note suspendue — la même que ce jour-là, comme un fil tendu entre deux mondes.
Il y a peu, j’ai appris une histoire ancienne : en 1928, le club avait perdu un joueur. Un certain Louis Dervaux, champion prometteur. Parti s’entraîner seul par une matinée de brume. On n’a jamais retrouvé son corps. La rumeur dit qu’il jouait le treizième trou. Je ne sais pas ce que j’ai vu ce matin-là.
Mais depuis, chaque fois que ma balle disparaît dans un rough trop profond, j’ai le réflexe d’attendre, juste une seconde. Parce qu’au fond de moi, j’ai la conviction que certains coups ne se perdent pas. Ils trouvent simplement un autre parcours. Un parcours invisible, où le vent ne souffle jamais, où l’herbe ne jaunit pas, et où chaque balle finit par rentrer, tôt ou tard, dans le trou parfait.
TROISIÈME PRIX/ AUNS DAROUAZ, de Nogent-sur-Oise (60) / FRAPPER UN PEU DE CIEL
Il disait toujours que le golf, c’était une conversation avec soi-même.
Quand j’étais petite, je ne comprenais pas très bien ce que cela voulait dire. Richard — mon grand-père — parlait avec cette lenteur distinguée qui faisait résonner chaque mot comme un coup de fer bien placé. Il était de ceux qui polissaient leurs discussions autant que leurs clubs.
Ses gestes avaient la lenteur mesurée des gens qui ne se pressent jamais, persuadés que le monde finira toujours par les attendre. Le dimanche matin, pendant que le reste du monde dormait ou faisait griller des tartines, lui préparait son sac comme on prépare une cérémonie : les clubs alignés, les gants pliés, le polo repassé. Il ne partait pas jouer. Il partait s’accomplir. Je me souviens de son odeur — un mélange de cuir, d’herbe coupée et de vent d’automne. À la télévision, il regardait les tournois les plus célèbres, les yeux brillants, comme d’autres regardent une finale de Coupe du monde. Il commentait les swings, les postures, les trajectoires. Moi, je ne voyais qu’un grand monsieur sur un tapis vert, entouré de silence. Mais ce silence-là, chez lui, avait quelque chose de sacré.
Des années plus tard, j’ai commencé à l’entendre, ce silence. Pas celui des parcours, mais celui qu’on porte en soi, même au milieu du bruit. C’était un samedi après-midi, sur un mini-golf avec mes enfants. Le club en plastique bleu dans les mains, les balles rebondissant sur les bordures en bois, les éclats de rire couvrant le vent. C’était brouillon, joyeux, un peu ridicule. Et pourtant, entre deux rires, j’ai senti la paix revenir, légère, fugitive — J’ai repensé à Richard, à ce même silence intérieur qu’il cherchait, je crois, à atteindre. À sa façon de corriger mon grip, de me montrer comment aligner les épaules, de me dire qu’un bon swing, c’est un souffle avant d’être un geste. Et là, en regardant mon fils viser entre un nain de jardin et un moulin en plastique, j’ai senti quelque chose remonter — un souvenir, une tendresse, un sourire d’un autre temps. Peut-être que le golf, ce n’est pas une question de pelouse impeccable ni de silence obligatoire. Peut-être que c’est une question de transmission, de regard, d’équilibre. De cœur aussi. Chez nous, les greens étaient en moquette. Les bunkers, des flaques après la pluie. Le drapeau, un vieux balai planté dans un seau de sable. Et pourtant, je te jure que le moment où la balle entrait dans le trou improvisé avait la même saveur que celle d’un putt de championnat. Il y avait là toute la beauté du jeu : l’imperfection rendait les choses vraies. Le golf, pour lui, c’était un monde de gentlemen, de règles et d’élégance. Pour moi, c’est devenu un monde d’enfants, de couleurs et de fous rires. Et peut-être qu’entre les deux, il y a justement la place d’une histoire. Celle d’un sport né sur les pelouses anglaises mais capable de pousser entre deux trottoirs, sur un terrain vague, dans un jardin trop petit.
Un jour, j’ai emmené mes enfants sur le vrai parcours où jouait Richard. Le gazon y était si parfait qu’on aurait cru marcher sur du velours. Le silence, lui, était toujours là — mais plus lourd, presque solennel. J’ai pris un club de location, un fer sept un peu usé. Je me suis avancée, sans savoir vraiment comment tenir le manche. Et j’ai frappé. La balle a volé droit, un peu trop fort, un peu trop vite, avant de disparaître dans la lumière. Mon fils a crié :
« Bravo maman ! » J’ai ri. Et j’ai senti mes yeux piquer. Je crois qu’à cet instant, il était là, quelque part, au bord du green. Pas pour me corriger, non. Pour regarder. Pour approuver peut-être, adossé à un nuage, un fer à la main. Il devait penser : Bon swing, ma petite, t’as compris la vie.
Oui, la vie, on la prépare comme Richard repassait son polo, on l’équilibre comme il calait son caddie dans le coffre, et puis un jour, on lâche tout — et ça soulève, quelque part, notre balle intérieure lors d’un chip invisible. Depuis, je continue à jouer. Pas souvent, pas sérieusement. Parfois sur un vrai parcours, parfois sur un tapis de salon. Mais chaque fois que la balle roule, je pense à lui. Et je me dis que le golf, au fond, c’est une école de modestie. Une manière élégante de rater un peu mieux à chaque coup, une façon comme il n’y en a aucune autre de converser avec soi-même. Mes enfants ont inventé un mot : le bricogolf. Ils transforment le salon en terrain de jeu, le chat en arbitre et les coussins en obstacles. Je les regarde, et je me dis que Richard aurait souri. Peut-être qu’il aurait même joué. Sans gants, sans score, sans regard sur la montre. Juste pour le plaisir de frapper un peu de ciel.
Le Grand Prix Littéraire du GOLF, conclusion
Ce concours littéraire a suscité de l’intérêt, de l’émotion et de l’espoir. Intérêt pour un évènement unique en son genre, émotion de coucher sur le papier des souvenirs intacts et espoir de voir sa nouvelle récompensée.
De la Bretagne à la Vendée, de la Normandie à la Savoie, du sud à l’est, en passant par la région parisienne jusqu’à nos amis belges, les golfeurs auteurs nous ont proposé des textes savoureux, étonnants et prometteurs.
Le Grand Prix Littéraire du Golf, la plus belle alliance du golf avec la littérature… Car il y a toujours une histoire qui se cache derrière une balle de golf !!!
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