La série, The Hawk, disponible depuis cet été sur Netflix, montre que le golf est une véritable comédie humaine et en conséquence une formidable source d’inspiration pour les scénaristes. Après Stick, et quelques incursions plus discrètes dans les séries, le petit écran semble prendre enfin le chemin des fairways. Petites balles blanches et grandes histoires au programme…. (Extrait du n°98 daté septembre / Octobre)
Il parle à une balle qui ne peut pas l’entendre. Il effectue trois swings d’essai absolument parfaits avant d’expédier le quatrième, le seul qui compte, dans les arbres. Il passe cinq minutes à étudier la pente d’un putt d’un mètre avant de le pousser lamentablement à droite. Il connaît toujours la raison exacte pour laquelle il vient de rater son coup et, plus remarquable encore, demeure persuadé que le suivant sera formidable. Soyons honnêtes : le golfeur est un personnage de comédie avant même qu’un scénariste s’occupe de lui.
Il aura pourtant fallu attendre longtemps avant que les séries télévisées s’en aperçoivent. Le cinéma, lui, avait compris depuis longtemps tout ce qu’il pouvait tirer de cet étrange individu. De Caddyshack à Tin Cup, de Happy Gilmore à La Légende de Bagger Vance, les fairways ont régulièrement servi de décor à des comédies, des histoires d’amour, des récits initiatiques ou de rédemption. Sur le petit écran, en revanche, le golf est longtemps resté dans le rough. Jusqu’à maintenant.
Le Hawk est de retour
La démonstration la plus spectaculaire s’appelle Lonnie Hawkins. Ou plutôt « The Hawk ». Incarné par Will Ferrell, le personnage est une ancienne gloire du golf professionnel, numéro un mondial en 2004, qui refuse obstinément d’admettre que sa carrière appartient au passé. Il lui manque toujours un Majeur pour compléter son Grand Chelem et, malgré un corps qui lui conseille assez clairement de passer à autre chose, Hawkins reste convaincu qu’il est à un coup du plus grand comeback de l’histoire du golf. Le voilà donc reparti à la conquête de sa gloire passée. Et évidemment, rien ne va se passer comme prévu.
Créée par Will Ferrell, Harper Steele et Chris Henchy, The Hawk se déploie sur dix épisodes d’environ trente minutes. Autour de Ferrell, Molly Shannon joue Stacy, son épouse dont il est séparé, Jimmy Tatro son fils Lance, nouvelle vedette du circuit professionnel, Fortune Feimster sa caddie Sam et Luke Wilson son vieux rival Golden Fisk.
Le golf n’est pas simplement un décor. Il est le moteur de l’histoire. Hawkins traîne derrière lui le souvenir d’un putt de moins d’un mètre raté à Pebble Beach en 2010, alors qu’il était sur le point de compléter son Grand Chelem. Seize ans plus tard, le fantôme de cette balle qui n’est pas tombée dans le trou continue de diriger une bonne partie de sa vie. N’importe quel golfeur comprendra. À notre modeste niveau, nous sommes capables de nous souvenir avec une précision déconcertante d’un putt raté huit ans auparavant sur le 17 d’un parcours que nous n’avons jamais rejoué.
Will Ferrell en terrain connu
Pour Will Ferrell, le sport n’est évidemment pas une terre inconnue. L’acteur avait déjà posé son regard délicieusement idiot sur le patinage artistique avec Blades of Glory, la NASCAR avec Talladega Nights ou le basket avec Semi-Pro. Lonnie Hawkins rejoint la galerie de personnages qui ont fait sa réputation : des hommes à l’ego considérable, suffisamment sûrs d’eux pour ne jamais mesurer exactement l’étendue de leur ridicule.
Le golf lui offre peut-être son terrain idéal, parce que Hawkins n’a finalement pas besoin d’être tellement déformé pour devenir drôle. Son incapacité à renoncer, sa conviction que le prochain coup changera tout, sa faculté à transformer une simple partie en question existentielle : le trait est forcé, certes, mais pas au point qu’un pratiquant ne puisse y reconnaître quelques comportements familiers.
C’est sans doute ce qui rend The Hawk plus intéressant pour un golfeur que ne le laisserait penser sa réception critique plutôt fraîche. La série affiche actuellement 33 % d’avis positifs chez les critiques recensés par Rotten Tomatoes, contre 65 % auprès du public. Certains lui reprochent surtout d’étirer sur dix épisodes ce qui aurait pu constituer un film comique beaucoup plus ramassé. Le reproche n’est pas totalement injustifié. The Hawk est inégal, parfois lourd, souvent outrancier et ne cherche jamais à faire passer Will Ferrell pour quelqu’un qu’il n’est pas. Ceux qui sont allergiques à son humour risquent donc de trouver le parcours très, très long. Mais la série possède une qualité essentielle : elle aime le golf qu’elle caricature. Et cela change beaucoup de choses.
Quand le PGA Tour accepte de rire de lui-même
L’univers dans lequel évolue Lonnie Hawkins n’est d’ailleurs pas une vague imitation du golf professionnel. Le PGA Tour a collaboré à la série et The Hawk utilise les codes, les logos et certains terrains de jeu du véritable circuit. On passe notamment par le Korn Ferry Tour, Pebble Beach et, bien sûr, l’US Open qui sert de cadre au dénouement. L’un des épisodes envoie même Hawkins et son fils à Las Vegas pour disputer un tournoi de golf virtuel doté de trois millions de dollars.
Ce mélange de réalité et de caricature fonctionne plutôt bien. Le monde du golf accepte d’y être gentiment égratigné, ce qui n’est pas forcément la moindre des évolutions pour un univers qui n’a pas toujours placé l’autodérision en tête de son règlement intérieur. Et The Hawk arrive surtout à un moment particulier, car Lonnie Hawkins n’est plus seul sur le fairway.
Stick avait ouvert la voie
En 2025, Apple TV+ lançait Stick, avec Owen Wilson dans le rôle de Pryce Cahill, ancienne gloire du golf professionnel dont la carrière s’est brutalement effondrée. Là encore, un homme cabossé et une deuxième chance. Mais cette fois, elle passe par quelqu’un d’autre. Cahill découvre Santi Wheeler, un jeune prodige au caractère difficile, et décide de l’accompagner dans son ascension.
Stick emprunte davantage à la comédie douce-amère qu’à la farce. Là où Lonnie Hawkins hurle, gesticule et se ridiculise, Pryce Cahill tente de réparer ce qui peut encore l’être. Les deux séries n’en racontent pas moins, chacune à sa façon, pratiquement la même chose : un homme qui refuse que son histoire soit terminée. Et ce n’est probablement pas un hasard si le golf est devenu leur terrain commun.
Le sport où les meilleurs perdent
Car voici peut-être la caractéristique la plus étonnante du golf lorsqu’on l’observe avec l’œil d’un scénariste : même les meilleurs joueurs du monde perdent presque tout le temps. Un grand club de football peut gagner la majorité de ses rencontres. Un champion de tennis peut traverser un tournoi en remportant sept matchs consécutifs. En golf, un joueur qui gagne cinq fois dans une saison peut considérer qu’il a réalisé une année exceptionnelle.
Les autres semaines ? Il a perdu. Tiger Woods lui-même a disputé infiniment plus de tournois qu’il n’en a remportés. Voilà donc un sport dans lequel l’échec n’est pas l’exception mais la norme et où la grandeur consiste moins à ne jamais perdre qu’à accepter de recommencer le jeudi suivant. Pour un auteur de fiction, c’est une mine d’or.
Une formidable fabrique à losers
C’est même assez frappant lorsque l’on regarde les grandes fictions consacrées au golf. Le héros golfique est rarement un champion heureux, équilibré, riche, entouré d’une famille aimante et satisfait de son palmarès. Il n’y aurait probablement pas grand-chose à raconter. La fiction préfère les autres.
Roy McAvoy dans Tin Cup est un professionnel raté qui vivote sur un practice au fin fond du Texas. Pryce Cahill dans Stick est une ancienne gloire fracassée. Lonnie Hawkins dans The Hawk est un champion vieillissant incapable d’accepter sa propre disparition. Même Happy Gilmore est un joueur de hockey sans avenir qui débarque dans le golf presque par accident.
Le golf est une formidable fabrique à losers magnifiques. Et le mot n’a ici rien de péjoratif, car tous ces personnages partagent la même conviction : quelque chose peut encore arriver. Le prochain tournoi, le prochain trou, le prochain coup.
Nous sommes tous Lonnie Hawkins
C’est peut-être ici que The Hawk touche le plus juste. Lonnie Hawkins est ridicule parce qu’il refuse de voir la réalité. Mais quel golfeur ne fait pas exactement la même chose ? Nous pouvons passer trois heures à produire un golf absolument médiocre et réussir soudain un fer 7 parfaitement contacté au 16. Que retenons-nous en rentrant chez nous ? Le fer 7, évidemment. Les quinze trous précédents sont instantanément versés aux archives.
C’est probablement la plus grande force du golf et la raison pour laquelle nous y retournons : un seul coup suffit à réécrire le récit d’une journée entière. La balle parfaitement frappée possède un pouvoir d’amnésie extraordinaire. Voilà pourquoi Lonnie Hawkins continue. Et voilà pourquoi nous continuons.
Le sport le plus sérieux et le plus absurde
Jason Keller avance également une idée délicieuse : le golf serait secrètement l’un des sports les plus drôles qui soient. Nous n’allons évidemment pas contredire quelqu’un qui a si bien compris notre activité favorite.
Car il suffit finalement d’observer une partie amateur avec un peu de recul. Quatre adultes se lèvent parfois à six heures du matin pour parcourir plusieurs dizaines de kilomètres afin de poursuivre pendant quatre heures une balle qu’ils ont eux-mêmes envoyée là où ils ne voulaient surtout pas qu’elle aille. Ils possèdent pour cela quatorze instruments différents, un télémètre, une montre GPS, un gant spécial, des chaussures spéciales et parfois même un petit outil exclusivement destiné à réparer le trou que leur balle vient de faire dans le sol. Tout cela pour terminer la journée en expliquant qu’ils auraient joué 82 « sans ces trois trous ». Le golf possède une capacité presque infinie à produire du sérieux autour de l’absurde. C’est exactement là que naît la comédie. Larry David l’avait compris bien avant Netflix et Apple. Dans Larry et son nombril, le golf revient régulièrement parce qu’il constitue le décor idéal pour son personnage. Un club de golf est régi par des règles. Certaines sont écrites, d’autres pas. On respecte l’étiquette, l’ordre de jeu, le silence, les tenues, les horaires de départ, les partenaires, les handicaps. Autrement dit, tout ce dont Larry David a besoin pour déclencher un conflit parfaitement disproportionné.
Le golf devient alors une miniature de la société, avec ses codes, ses privilèges, ses tricheurs, ses donneurs de leçons, ses petits arrangements et ses individus convaincus d’avoir toujours raison. On comprend que Larry David s’y sente chez lui.
Le golf raconte l’individu
Il existe cependant une différence fondamentale avec la plupart des sports utilisés par les séries. Le football raconte une équipe, le basket également. Le golf raconte d’abord un individu. Personne ne peut prendre le coup à votre place. Le caddie peut conseiller, le coach peut préparer, le public peut encourager. À la fin, un seul individu tient le club et, lorsqu’il reste un putt d’un mètre cinquante pour gagner, il est seul avec sa balle et quelques pensées dont il se passerait volontiers. Cette solitude donne au golf une formidable profondeur psychologique. On ne lutte pas seulement contre un parcours ou des adversaires. On lutte contre soi-même. Le golf possède également un avantage beaucoup plus prosaïque pour un scénariste : il laisse du temps aux personnages. Une partie dure quatre heures. On marche, on attend, on discute. Un joueur et son caddie passent parfois davantage de temps ensemble qu’un couple. Le parcours devient donc un espace narratif formidable. Entre deux coups, on peut parler d’un mariage, d’une faillite, d’un fils, d’une peur, d’une ambition. Puis le personnage pose sa balle sur un tee et soudain, tout ce qui vient d’être raconté peut se retrouver condensé dans un swing. La colère, le doute, la peur, la confiance : le golf permet ainsi quelque chose d’assez rare, faire passer directement l’état psychologique d’un personnage dans son geste sportif.
Le seul sport où l’on a le temps d’avoir peur
C’est même peut-être sa caractéristique la plus cinématographique. Au tennis, la balle revient. Au football, l’action continue. En Formule 1, le virage arrive. Au golf, rien ne se passe tant que le joueur n’a pas décidé de frapper. La balle est là, immobile. Elle ne menace personne. Et pourtant, plus le coup est important, plus elle devient terrifiante. Le golfeur dispose donc de ce dont un sportif se passerait volontiers mais dont un scénariste raffole : du temps pour avoir peur. Du temps pour penser au bunker, imaginer l’eau, se souvenir du même coup raté la semaine précédente et, finalement, perdre avant même d’avoir joué.
Dix-huit trous comme dix-huit petits scénarios
Et puis il y a le parcours lui-même. Difficile d’imaginer architecture narrative plus pratique : un début, une fin, dix-huit étapes, des obstacles, des choix, des risques et des récompenses. Un joueur peut dominer pendant quinze trous et tout perdre sur les trois derniers. Un autre peut sembler battu avant de réussir un coup impossible. Le héros peut être brillant au départ et s’effondrer au retour. Toute ressemblance avec nos propres parties serait évidemment purement fortuite. Le golf fabrique spontanément du récit.
Vieillir sans disparaître
Il possède enfin une qualité essentielle pour The Hawk comme pour Stick : on peut y vieillir. Un footballeur de cinquante ans annonçant qu’il souhaite revenir gagner la Ligue des champions ferait sourire. Un golfeur de cinquante ans annonçant qu’il veut encore gagner un grand tournoi ? Cela paraît difficile, mais pas complètement impossible. Cette petite nuance change tout. Elle permet de raconter la nostalgie, la transmission, le déclin et surtout la deuxième chance. Dans beaucoup de sports, le temps ferme définitivement la porte. Au golf, il la laisse toujours légèrement entrouverte. Suffisamment pour que Lonnie Hawkins puisse y passer la tête.
Et maintenant ?
L’arrivée presque simultanée de Stick et The Hawk n’annonce peut-être aucune révolution, mais elle révèle quelque chose. Pendant longtemps, les scénaristes ont surtout vu dans le golf son décor : les grands espaces, les country clubs, l’argent, les belles maisons et quelques personnages en pantalon à pinces. Ils commencent peut-être à comprendre que son véritable intérêt se trouve ailleurs : dans l’homme ou la femme qui tient le club. Parce qu’un parcours fait ressortir énormément de choses que l’on préférerait parfois dissimuler : l’orgueil, la peur, la colère, la mauvaise foi, l’ambition, la fragilité et cette extraordinaire faculté humaine à croire que demain sera meilleur. Ou, plus exactement, que le prochain coup le sera. C’est finalement la grande réussite de The Hawk, au-delà de ses lourdeurs et de ses gags plus ou moins réussis : nous faire rire d’un personnage dont nous ne sommes jamais complètement certains qu’il soit si éloigné de nous. Lonnie Hawkins est excessif, narcissique, immature, aveuglé par son passé et absolument persuadé que son meilleur golf est encore devant lui.
En la matière, la réalité dépasse souvent la fiction comique, même la plus grotesque : Donald Trump en apporte d’ailleurs une preuve aussi ridicule qu’éclatante dès qu’il commente l’une de ses parties. Les scénaristes n’ont décidément pas fini d’explorer le sujet…
- The Hawk
- 10 épisodes d’environ 30 minutes.
- Avec Will Ferrell, Molly Shannon, Jimmy Tatro, Fortune Feimster et Luke Wilson.
- Netflix.

























