Frederic Cupillard interview projet Handicap zero
Cette saison, fairways met le paragolf à l’honneur avec le projet « Handicap Zéro ». À travers une série de portraits photographiques et rédactionnels, le magazine met en lumière ces joueurs et joueuses qui transcendent leur handicap grâce au golf. Des parcours de vie singuliers, qui rappellent que le golf est avant tout un jeu d’émotions et de dépassement de soi.
Nous avons rencontré pour le numéro daté mai/juin Frédéric Cupillard, qui après un terrible accident à l’adolescence, a utilisé la petite balle blanche comme une thérapie pour se reconstruire et finalement devenir une figure incontournable du golf français.

Projet Handicap Zero

Frédéric Cupillard est la preuve vivante qu’il n’est pas nécessaire d‘être un passionné de la première heure pour devenir un joueur de très haut niveau. Le golf, c’est plutôt par hasard et sans grand entrain qu’il l’a découvert. « Par accident », aime-t-il à répéter.

« Mes parents jouaient en région parisienne, mais ça ne me plaisait pas beaucoup. Par ailleurs, depuis tout petit, on allait chez mes grands-parents au Pays Basque, une terre de golf. A 7 ans, j’ai hélas perdu mon père. Ma mère a alors acheté un appartement de vacances avec la succession, situé sur le golf de Chiberta. Et du coup l’été, après la plage on allait taper des balles, parfois jouer quelques trous, et c’est à cette période que j’ai commencé à véritablement apprécier le golf. » Le déclic.

Cette nouvelle passion pour la petite balle blanche, née au cœur de l’été, ne s’essouffle pas et s’amplifie même à plusieurs centaines de kilomètres de Chiberta, en région parisienne. Le jeune Frédéric est doué et progresse à vue d’œil : « j’ai assez vite progressé. J’ai vraiment commencé à l’âge de onze ans, et à quatorze ans, j’étais neuf d’index », se souvient-il.

Avec le soutien de la ffgolfC’est alors que sa vie bascule. Il y a des rencontres qui changent une vie. La sienne, c’était avec un camion. Il avait quinze ans, et le destin l’a percuté de plein fouet : « Un soir, en rentrant des cours, je vais faire un tour de vélomoteur et j’ai fini la tête la première dans un camion en pleine vitesse. Donc là, tout s’est écroulé. » Il a frôlé la mort, « j’ai eu trois fractures du crâne, les intestins éclatés. J’ai perdu la vue de l’œil droit. J’ai perdu l’audition de l’oreille gauche. »

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« Je ne suis pas tombée dans le coma tout de suite. Mais après la première opération, je ne me suis pas réveillé.. on m’a maintenu dans le coma une semaine parce que j’avais le pancréas qui était touché. Et on ne peut pas vivre sans pancréas. Ils attendaient de voir l’évolution de mon état de santé. Je ne suis pas resté très longtemps en réa :  je suis resté quinze jours, ce qui n’est finalement pas énorme ».

Alors adolescent, Frédéric Cupillard s’inquiète davantage pour l’image qu’il va renvoyer, la perception de son visage meurtri par autrui, le regard qui va se porter sur lui, certainement avec insistance, ce fameux reflet si important à cet âge….  « Ce qui me dérangeait le plus, c’était ma paralysie faciale, donc c’était purement esthétique. J’avais perdu un œil, une oreille, je m’en foutais pas mal, ça ne se voyait pas. Par contre, la paralysie faciale, là, tu ne peux pas le cacher. » La construction identitaire, propre à cette période de la vie, lui l’a vécue autrement.

A l’école, les autres enfants voulaient le voir, le toucher, quand lui n’avait qu’un souhait, se cacher, disparaître sous terre. Il n’a alors qu’une envie, échapper au jugement des autres, si pesant, celui qui le ramène inlassablement à son accident. « Je suis retourné à l’école trois mois après l’accident… et il y a eu un attroupement autour de moi. Tout le monde était au courant de l’accident, tout le monde semblait avoir été prévenu que je revenais et toute l’attention s’est portée sur moi. Là j’ai dit : « Maman, je ne peux pas vivre ainsi, ce n’est pas possible. Il était hors de question que je retourne à l’école. Donc, pendant six mois de rééducation, j’ai joué au golf. »

Le golf comme thérapie

Le jeune Frédéric Cupillard a alors fait du golf sa véritable thérapie, et a entamé une reconstruction à travers ce sport. Car la discipline possède cette vertu, celle de pouvoir s’isoler si on le souhaite, et d’évoluer dans son coin. « La priorité à ce moment là, c’est de me sauver la vie et puis après de retrouver un semblant de vie normale. Donc en fait, de janvier jusqu’à septembre de l’année suivante, je me suis réfugie au golf. Seul avec mes clubs, je pouvais enfin échapper au regard des autres », se souvient-il avant de révéler que ce tête à tête avec le golf l’a sauvé mais a aussi eu le mérite de le révéler sportivement : « j’étais tout seul et du coup cela me faisait du bien. Du coup, je n’avais qu’une seule envie : de jouer au golf. Et j’ai progressé. Je suis passé de 9 d’index à 3 en six mois. ».

Une progression qui l’amène à effleurer pour la première fois le haut niveau et à confirmer un talent pour le golf définitivement plus marqué chez lui que chez ses semblables. Son profil est rapidement repéré et intégré à une filière haut niveau : « J’ai fait plusieurs stages de ligue, des stages, et j’ai été repéré. Je suis ensuite parti au Centre de Ressources, d’Expertise et de Performance Sportive de Toulouse. Dès la première année, tout se passe bien puisque nous avons remporté le championnat d’Europe par équipes ».

Tout donner pour cette discipline

Le jeune homme entrevoit les portes du golf professionnel mais, surtout, il trouve un certain salut dans la discipline qui lui permet de montrer autre chose que ses blessures, d’être reconnu non pas par son statut, celui qui lui a collé sur la peau cette encombrante étiquette d’handicapé, mais bien pour ses performances sportives. Comme tout à chacun finalement. « C’est ça que je veux faire ! Je vais tout donner pour cette discipline, qu’on ne regarde plus mon visage, mais pour que l’on voit ce que je produis sportivement, en tant qu’athlète. Heureusement, j’avais cette passion pour le golf et dieu merci, je n’étais plutôt pas maladroit. »

A force d’abnégation, et porté par la passion du golf, Frédéric Cupillard a atteint un très bon niveau. Non sans mal, lui qui a dû composer avec ses séquelles. « Il a fallu que j’apprenne à voir, à regarder. Parce que quand on perd un œil, en fait, on perd la notion de distance, la notion de relief. Et au fur et à mesure de la partie, avec la fatigue, la perception n’est plus la même. Donc j’ai assez vite compris que si physiquement je n’étais pas bien, ça ne collait plus. Du coup, je suis parti à Biarritz pendant dix ans où je me suis d’abord entraîné avec Philippe Mendiburu », explique-t-il avant de révéler une rencontre marquante : « J’avais besoin de réponses en sachant que mon handicap, personne ne le comprenait. J’avais besoin d’un coach qui se pose des questions, qui cherche des solutions ». Il se tourne alors vers Olivier Léglise, un coach réputé pour sa recherche permanente. « Je suis resté cinq ans avec lui, on a travaillé, on a tout mis en place pour notamment essayer de simplifier au maximum mon jeu. Il m’a par exemple expliqué l’importance d’avoir un grip parfaitement neutre pour pouvoir faire jouer la tête de club. J’’ai pu l’adapter sur moi, mais au moins on avait un dialogue qui était un peu similaire, on se comprenait, nous cherchions des clés, des systèmes pour adapter mon corps … » Un corps qui bien souvent, quand il perd une de ses composantes, en développe une autre. Une réaction naturelle que le champion a expérimenté : « Quand tu perds quelque chose, tu gagnes quelque chose ailleurs.  Tu compenses. Le swing de golf, en fait, c’est une prise d’élan et une traversée. En gros, tu utilises deux sens, la vue et le toucher. Pour la vue ce n’était pas terrible, mais par contre j’avais encore le toucher.  Et je l’ai développé, étoffé. Je me suis construit ainsi.  Et à partir de ce moment-là, je n’ai cessé de m’améliorer, particulièrement sur le petit jeu. »

Des réponses, des performances, une passion toujours intacte. L’étape suivante, celle du golf professionnel démarre. « Je suis passé pro en 1992, juste après le championnat du monde où on a terminé troisième au Canada à Vancouver. J’avais fait les deux dernières années amateures, j’avais été champion de France, j’avais gagné plusieurs fois », énumère-t-il. Hélas, le circuit professionnel français – organisé par Promogolf – connaît à cette époque des soubresauts. Si en 1991, près d’une vingtaine de tournois étaient inscrits au calendrier, tout s’écroule en 1992, avec un circuit qui passe à seulement trois épreuves programmées. Le néo-pro est alors dans l’impasse. Bon an, mal an, grâce à des invitations, quelques bons résultats sur le peu de tournois qu’il joue, il s’en sort. Son corps le rappelle néanmoins à son bon souvenir. Ses problèmes de vue affectent trop son putting. « J’avais un très bon jeu long, je ratais très peu de fairways, très peu de green, mais je ne mettais pas assez de putts donc…. », exprime-t-il un brin amer.

Il n’abandonne pas son rêve, même si celui-ci s’effrite peu à peu. Le circuit devient inaccessible. Et comme avec les sens, parfois, quand une porte se ferme, une autre s’ouvre. La vie parfois ainsi faite. Sans vraiment s’en rendre compte il est sur le point d’embrasser une autre carrière : « C’était en 2010, je jouais un tournoi à Bussy-Guermantes (région parisienne) et, quand j’arrive sur le départ, je découvre que mes camarades de jeu son invalides. Il leur manquait un bras chacun. Cela a produit un choc. Et à la fin du premier trou, en discutant, on s’est rendu compte que tous les quatre, on avait eu un accident de deux-roues. Mais pas perdus les mêmes choses. » Une rencontre, encore, pour celui a qui a tant voulu s’isoler gamin, fait la différence. Elle offre une liberté qui n’a pas de prix, celle de partager ses blessures, de les assumer, de les relativiser, de les tourner en dérision, aussi… « Ça permet de relativiser son cas personnel… », admet-il.

A l’issue de la partie, il rencontre le dirigeant de l’association Handigolf qui avait obtenu des invitations pour certains joueurs invalides dans ce tournoi avec des joueurs valides. « Ce monsieur m’explique qu’il existe une équipe de France de Paragolf, mais qu’elle n’est pas très structurée, pas très professionnalisée, et que la filière, sans surprise, n’a pas beaucoup de moyens. Or, il connaît un peu mon parcours, me dit que mon profil l’intéresse et, très rapidement, il me propose de prendre les commandes de cette équipe. » L’idée le séduit. Il comprend la démarche. « Ça me parlait. Je connais les difficultés que peut rencontrer le monde des invalides. Je le sais, le monde du handicap pour des valides ça peut faire peur, on préfère souvent ne pas regarder plutôt que de dire tiens, je vais essayer de trouver des solutions avec vous », se rappelle-t-il avant de poursuivre « Je leur ai dit, ok on a tous des problèmes. Par contre, je suis sûr qu’il y a des solutions pour tous. C’est sûr qu’un joueur en fauteuil ne sera pas négatif, mais par contre, on peut tous essayer d’être le plus performant possible ».

Sélectionneur de l’équipe de France Paragolf

La mayonnaise prend, les résultats suivent avec en point d’orgue un titre aux Championnats d’Europe par Équipes Paragolf en 2024. Le Paragolf se développe, obtient davantage d’attention, devient plus ambitieux (il vise une intégration aux Jeux Paralympiques de Brisbane, en Australie, en 2032) et Frédéric Cupillard lui-même apprend à s’adapter à chaque handicap, à appréhender les blessures individuelles, et à trouver et mettre en place des solutions au cas par cas. Il y a une émulation, une émancipation, une libération pour ces joueurs isolés qui enfin font face, avec leur coach, à quelqu’un qui les comprend.

Ils ne forment qu’un et cette force les hissent au sommet,  avec la France parmi les meilleures nations Paragolf. Seize ans plus tard, Frédéric Cupillard est toujours sélectionneur de l’Équipe de France. « Je n’ai entendu personne qui voulait ma place déjà. Il faut une démarche. Je pense qu’il faut être concerné pour que cela fonctionne vraiment. »

C’est par le partage de ces blessures, de ces failles, plus ou moins visibles, que le salut vient. Car comme il le rappelle à l’envi, tel un message pour ceux qui percevraient le handicap comme une fatalité : « il y a une vie avant et une vie après [le handicap] ». Frédéric Cupillard en est un illustre exemple.

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